François-Auguste Mignet
Collège international
Aix-en-Provence
 

Oeuvres pour l’oral dans les arts du langage, la guerre de 1914

lundi 14 février 2011, par la rédaction

Autour de la première guerre mondiale

♦ Les textes pour la 3e 1

Guillaume Apollinaire
Retrouver le tableau de Vallotton à la rubrique Arts du visuel.
Récits de guerre entre histoire et fiction
Petit guide pour lectures personnelles

La liste des classes de 3e 3 et 7

Le texte du premier Brevet blanc

Roland Dorgelès Les croix de bois

Et c’est fini...

Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres ... Aurait-on jamais cru les revoir, lorsqu’on était là-bas, si loin de sa maison perdue ?


On parlait de sa vie comme d’une chose morte, la certitude de ne plus 5-revenir nous en séparait comme une mer sans limites, et l’espoir même semblait s’apetisser, bornant tout son désir à vivre jusqu’à la relève. Il y avait trop d’obus, trop de morts, trop de croix ; tôt ou tard notre tour devait venir.


Et pourtant c’est fini... La vie va reprendre son cours heureux. Les 10-souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peutêtre où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.


Je me souviens de nos soirées bruyantes, dans le moulin sans ailes. Je 15-leur disais : "Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos copains, des tranchées, de nos misères et de nos rigolades... Et nous dirons avec un sourire "C’était le bon temps !"


Avez-vous crié, ce soir-Ià, mes camarades ! J’espérais bien mentir, en vous parlant ainsi. Et cependant... C’est vrai, on oubliera. Oh ! je 20-sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain... Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le coeur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets 25-éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond...

Vous étiez si jeunes, si confiants, si forts, mes camarades. : .oh non, vous n’auriez pas dû mourir... Une telle Joie etait en vous qu elle dommait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendus 30-rire : jamais pleurer. Etait-ce votre âme, mes pauvres gars, que cette blague divine qui vous faisait plus forts ?

Pour raconter votre longue misère, j’ai voulu rire aussi, rire de votre rire. Tout seul, dans un rêve taciturne, j’ai remis sac au dos, et, sans compagnon de route, j’ai suivi en songe votre régiment de 35-fantômes. Reconnaîtrez-vous nos villages, nos tranchées, les boyaux que nous avons creusés, les croix que nous avons plantées ? Reconnaîtrez-vous votre joie, mes camarades ?


C’était le bon temps... Oui, malgré tout, c’était le bon temps, puisqu’il vous voyait vivants... On a bien ri, au repos, entre deux 40-marches accablantes, on a bien ri pour un peu de paille trouvée, une soupe chaude, on a bien ri pour un gourbi solide, on a bien ri pour une nuit de répit, une blague lancée, un brin de chanson... Un copain de moins, c’était vite oublié, et l’on riait quand même ; mais leur souvenir, avec le temps, s’est creusé plus profond, comme un acide qui 45-mord... Et maintenant, arrivé à la dernière étape, il me vient un remords d’avoir osé rire de vos peines, comme si j’avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix.


♦ Des poèmes de Guillaume Apollinaire

Récits de guerre, entre Histoire et fiction (3e 1)

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
 
Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier [ ... ]

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

- Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur -
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

30 janvier 1915, Nîmes.


L a nuit descend
O n y pressent
U n long destin de sang

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, © Éditions Gallimard, 1947.

O
Obus

 
Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur



Cette image lyrique de l’explosion d’un percutant par le poète Guillaume Apollinaire va hélas se matérialiser lorsqu’un éclat d’obus dans la tempe le conduit à l’hôpital du Val-de-Grâce pour y être trépané(1). Son ami le peintre Fernand Léger a une vision plus cruelle de la plongée d’une torpille foudroyant une tranchée : « Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre qui divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l’envoie aux quatre points cardinaux. » De toute façon, la mort rôde autour du fracas des canons, car les trois quarts des soldats tués durant la guerre ont été terrassés ou pulvérisés par les obus. Les poilus ont appris à repérer le bruit des différents projectiles, le grondement des marmites de gros calibre qui dépassent les premières tranchées, le glapissement des shrapnels redoutés pour la dispersion de leurs centaines de billes de plomb, le miaulement des salves de 77 ou le chuintement des obus à gaz. Erich Maria Remarque, dans À l’ouest rien de nouveau, déplore l’ignorance si dangereuse des nouvelles recrues : « Tous ces jeunes effectifs ne savent encore rien de tout cela. Ils sont décimés parce qu’ils distinguent à peine un fusant d’un percutant ; ils sont fauchés parce qu’ils écoutent avec angoisse le hurlement des" grosses caisses à charbon" qui sont inoffensives et qui vont tomber très loin de nous, tandis qu’ils n’entendent pas le murmure léger et sifflant des petits monstres qui éclatent au ras du sol. »

Thérèse Burollet, Les Mots de la Grande Guerre, Paris-Musées, © Actes Sud, 2005.

1.opération par laquelle on découpe la boîte crânienne pour accéder au cerveau.

 
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