François-Auguste Mignet
Collège international
Aix-en-Provence
 

Une rentrée Aixoise

mercredi 29 juin 2016, par Nathalie MANIVET-DELAYE

Un printemps pas ordinaire...

...après le séisme de la défaite, la déroute en quelques semaines de nos armées, l’invraisemblable exode des réfugiés vers le sud, même Aix l’assoupie dans ses paysages toscans et ses rues pavées, n’a pas échappé à l’orage... !
Mais le vieux Maréchal a repris la main, son indiscutable popularité du moment attestée par l’extraordinaire accueil qui lui sera réservé lors de sa visite à Aix du 3 juillet 1941, fait que, pour l’heure, les traumatismes un peu atténués, une certaine confiance renaît de fait. C’est tout au moins ce que le petit garçon que j’étais a
ressenti à ce moment-là ; les Français « tous pétainistes » ! Par la suite... ???

Venons-en à la rentrée au Lycée Mignet.

Une famille pas aixoise mais avignonnaise. Aix c’est très différent d’Avignon, surtout dans ces époques déjà lointaines. Depuis l’été 1936, un peu court pour avoir eu le temps d’humer finement l’air, les usages et les replis de l’âme de cette ville, belle mais un peu figée, dans ses traditions et ses révérences ou peser les différences
subtiles entre les écoles.
En ce qui me concerne, pas de question, je suis voué au Lycée. Mon père a fait toutes ses études secondaires, plutôt favorablement, au lycée d’Avignon, à l’époque des sonneries au tambour napoléonien. « Tu iras au Lycée ! » J’avais neuf ans, « petit chose » encore bien tendre, mais pas sans ambition.

SAMEDI 1er OCTOBRE 1940 (à moins que ce fut le Lundi 3 Octobre..?)
A cette époque on rentrait encore par la petite porte au fond de l’impasse de la rue Roux-Alphéran. Durant toutes mes années à Mignet je crois que, nécessités du moment aidant, j’ai eu l’occasion de pratiquer toutes les entrées possibles, mais en 1940 c’était la petite porte à l’Est, directement sur la cour. Descendant quelques
marches, nous y voilà dans cette cour, vaste et pleine de mystère. Vaste certes et un peu impressionnante, mais surtout peuplée d’élèves forcément plus âgés, des « grands », pour moi quasiment des adultes. Tel quel, j’ai vite adopté ce lieu, avec ses platanes puissants et noueux taillés depuis des décennies pour l’ombrage et en façade nord les galeries sur la cour. Une des nouveautés de cette rentrée fût l’arrivée d’une vague d’enfants de réfugiés du Nord et de l’Est qui ne parlaient pas comme nous.

En descendant l’escalier depuis la rue, on avait à gauche le mur des joueurs de billes. Tout un petit monde avec ses règles et son savoir-faire, non-dit indispensable pour être admis dans ce cénacle. Je n’en ai jamais fait partie... On pouvait, comme dans un casino, ramasser des « fortunes » en billes de terre, voire en « agates » de verre.
C’était le royaume des 6e et des 5e, plus grand on ne jouait plus aux billes !
Encore à gauche, mais un peu plus loin, les salles de physique-chimie puis au-delà, le gymnase ouvert avec le portique et ses cordes.

Les entrées du matin et de l’après-midi devaient se faire, non pas à l’heure mais dix minutes avant, après quoi la porte était fermée. Les retardataires n’avaient alors d’autre choix que de passer par la porte principale, rue Cardinale, cueillis avec une colle assurée, par le concierge M. Tomasini, invalide de 14 (qui jouait aussi le rôle
d’appariteur pour le registre des présences). Efficace ce timing, ainsi les cours pouvaient commencer à l’heure dite, après la mise en rang réglementaire. Pour être tranquille, on arrivait le plus souvent largement en avance.

C’était mon cas, mais je n’y avais guère de mérite, habitant à cinq minutes, rue Fernand Dol. Et puis à la rentrée de l’après-midi, dans l’impasse un petit commerce nous titillait les papilles : le marchand de cacahuètes grillées avec ses paquets à deux sous... pécule pas toujours présent dans nos poches. Alors parfois on se groupait pour financer cette gourmandise tentatrice.

J’ai comme le souvenir d’y avoir, à force d’être en avance, passé beaucoup de temps dans cette impasse, probable altération de mémoire, mais tout de même... On discutait beaucoup et de tout, la guerre en particulier ; un souvenir entre autres : les mérites comparés des avions de chasse français et allemands, italiens aussi, mais
ceux-là peu côtés, les « macaronis » étant dans ces temps-là peu considérés dans le populaire.

Et de combien d’autres choses encore... !
Une fois dans la cour, à la sonnerie, nous nous précipitions vers nos salles de classe respectives. Il y avait deux sixièmes et je n’étais pas tombé dans la « bonne », avec comme professeur principal (français, latin) un M.
Béraud âgé et somnolent (frère d’Henri Béraud, prix Goncourt 1922, qui se commit plus tard avec une extrême droite collabo), qui aurait eu un penchant pour la dive-bouteille, ce que d’ailleurs nous ignorions. Mais, néanmoins, nous lorgnions avec envie vers l’autre classe qui, avec M. Coste, vivait une aventure pédagogique
permanente à l’opposé de nos séances ronronnantes. Heureusement nous pouvions parfois profiter de M. Coste lors de certaines sorties « d’éveil », le samedi me semble-t-il. Par la suite, Jean-Paul Coste devint une figure très en vue du milieu culturel aixois.

En maths, nous avions M. Chervel maniant au tableau ses compas et équerres géants, en histoire naturelle, M.Guichard au sourire énigmatique, M. Thouvenin, dit Toutoune, en Histoire et Géo, éternel chahuté, l’excellent M. Roth en allemand, que j’appréciais particulièrement. Les arts n’étaient pas oubliés : le dessin, la haut dans
les combles ou régnait M. Poti au milieu de ses bustes et la musique initiée par le sévère M. Brun au clavier de son petit harmonium. Voilà toute une écurie, somme toute de qualité, qui tentait de meubler nos jeunes cervelles insouciantes.

Je n’oublie pas l’éducation physique qui avait une grande place dans les programmes, probablement plus qu’aujourd’hui. Comment la désignait-on à l’époque, peut-être « gymnastique » ou « hébertisme » ? Je ne sais plus. En tout cas, les séances étaient menées avec entrain sous la férule dynamique de M. Gastaud qui nous faisait marcher au pas, la tête haute, en chantant « Maréchal nous voilà » entre deux activités.

Le lundi matin avait lieu la cérémonie des couleurs : toutes les classes rassemblées, en ordre au pied du mat, un élève méritant promu à l’accrochage du drapeau et aux manœuvres du lever, pendant qu’est entonnée la Marseillaise, à moins que ce ne fut « Maréchal nous voilà ». Oh mémoire incertaine...
Je n’étais pas le seul, je crois, mais, malgré mon jeune âge, j’appréciais ce moment très sobre de vraie dignité et j’ai encore aujourd’hui un certain regret que... (« Mais pauvre ancien tu te trompes d’époque... ! »)
Parfois on nous rassemblait sous le haut-parleur pendu entre les platanes, pour écouter une allocution grésillante du Maréchal ou de Jérôme Carcopino, historien de la Rome antique et, alors, éphémère ministre de l’Education Nationale. Nous écoutions en silence la « bonne parole » mais que nous en restait-t-il sans la
menace d’une interrogation ultérieure ?

Très vite après la rentrée, nous avons eu droit au lait « américain » : en file indienne, notre quart en tôle à la main, nous défilions devant une grande bassine de lait en poudre réhydraté dont on nous versait une louche.
A la maison je n’aimais déjà pas le lait mais alors là, froid, réhydraté, dans cette bassine en plein air... je n’avais pas le choix et j’avalais crânement le reconstituant octroyé par nos alliés. J’eu un peu de mal à m’en remettre...
Le pire, est que, dans la file d’attente, je n’avais pas été très réglo, écopant de ma première colle. « Ça commence bien le lycée » me lança mon père, le soir. Plus tard je me suis arrangé pour éviter la distribution de lait, d’ailleurs vite abandonnée (plus tard ce furent les biscuits vitaminés !). Braves américains, s’ils avaient su !
Par ailleurs cette punition fut la première et, pour des années, la dernière, l’expérience aidant...

Je l’ai déjà dit, j’étais très jeune pour la sixième, neuf ans. Ma maitresse de 9e avait insisté pour que je saute la 8e ce qui était sans doute une erreur, mais du coup, je fus ainsi à Mignet toujours un peu décalé en âge.
Comme, de plus, j’étais petit et malingre, j’ai eu plusieurs fois, au début de l’année, des remarques du Censeur, M. Dessaigne, « barbette », ou du Surveillant Général, M. Antonetti, pour m’ordonner de regagner le petit lycée. J’avais un peu de mal à ce que l’on me prenne au sérieux malgré mes pantalons de golf et ma cravate.
Cela s’arrangea par la suite.

Quand je repense à ces années, il me reste une immense reconnaissance envers ce lycée dont je suis sorti en 1948, ses maîtres compétents et dévoués qui nous ont tant appris, à la française, avec la rigueur et l’intelligence d’une culture issue du fond des âges.
J’ai aimé ce Lycée malgré l’austérité de l’époque et ses contraintes parfois insupportables lors des dernières années de guerre.

J’ai aimé l’ambiance de travail, la diversité du recrutement, l’ouverture, le respect des opinions de chacun, les amitiés que j’y ai nouées. Mon regret : avoir, comme la plupart, infligé à certains professeurs un chahut injuste et cruel, sans doute un peu lâche, peut-être difficilement évitable, hélas, avec des enfants.

Je crois qu’il n’y a pas eu dans ma déjà longue vie de moments d’action, de travail, d’étude, de création, qui ne m’ai ramené tant soit peu à cette période « d’éducation première » dans ce bon vieux bahut Mignet. Merci...
Jacques MAUREAU (1940 – 1948)
jacquesmaureau@orange.fr

 
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